Enquête
Environnement : incinérateurs en accusation
LE MONDE | 20.06.07 | 14h24 Mis à jour le 20.06.07 | 14h24
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La question n'en finit pas d'échauffer les esprits. A Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), le 2 juin, la préfecture a annoncé qu'elle préférait remettre sa décision concernant le projet de nouvel incinérateur de déchets ménagers à l'automne, après l'organisation du "Grenelle de l'environnement". En avril, un collectif de 466 médecins du département a lancé un pétition contre ce projet, "dangereux pour la santé de population".
A Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), les communes de l'étang de Berre soutiennent les associations écologistes dans leur lutte contre le projet d'incinérateur géant de la communauté urbaine de Marseille. En janvier, l'instruction de l'affaire de Gilly-sur-Isère (Savoie), où une pollution aux dioxines provoquée par l'incinérateur avait conduit, en 2001, à l'abattage de 7 000 têtes de bétail, a été close. Huit personnes restent mises en examen. Enfin, en mars, le préfet de l'Hérault a autorisé la poursuite de l'exploitation de l'incinérateur de Lunel-Viel, dont le permis d'exploitation venait d'être annulé par le tribunal administratif de Montpellier.
Entre le discours rassurant des industriels (Veolia et Suez contrôlent chacun un tiers du marché français) et celui - volontiers catastrophiste - de certaines associations, les citoyens peuvent se sentir dépassés. "Le contrôle et l'analyse des rejets gazeux de nos sites nous permettent d'affirmer que les émissions de nos incinérateurs ne sont pas nocives, assure Thierry Gosset, directeur du traitement chez Veolia Propreté, qui exploite 45 usines d'incinération d'ordures ménagères (UIOM) en France. Mais la profession est pénalisée pour n'avoir pas su répondre assez vite aux attentes des opposants à l'incinération. Elle paye les erreurs du passé."
La première grande loi sur les déchets date de 1975. "On est alors passé des vieux incinérateurs, appelés "barbecues", à des usines équipées d'un four et surtout d'un filtre", explique Marc Cheverry, chef du département de la gestion optimisée des déchets à l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).
C'est dans les années 1990 que l'image de l'incinération se dégrade en France. Une première affaire de pollution aux dioxines, des molécules toxiques produites par la combustion, éclate à Halluin, dans le Nord, en 1998. Mais surtout, les exploitants ratent le virage de 1996, date à laquelle les usines devaient être mises en conformité avec deux directives européennes datant de 1989.
"Cela ne s'est pas bien passé, reconnaît-on au ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables. A la date butoir, moins de la moitié des incinérateurs d'une capacité supérieure à 6 tonnes/heure étaient aux normes. Ce qui a nourri le rejet, par la population, de l'incinération." La France a été condamnée pour cela, en 2002, par la Cour de justice européenne. "La prise de conscience des pouvoirs publics concernant l'impact des rejets environnementaux des usines d'incinération a été très tardive", a constaté, en 2004, le Comité de la prévention et de la précaution du ministère de l'écologie.
Une nouvelle directive européenne, en 2000, a imposé des normes plus strictes, avec notamment une limite de 0,1 nanogramme par m3 pour les rejets de dioxines. L'erreur ne s'est pas reproduite : à la fin 2005, date d'entrée en vigueur de la réglementation, la quasi-totalité du parc français d'incinérateurs (128 en 2007) était aux normes.
Les associations regroupées au sein de l'Alliance pour la planète ont pourtant appelé, le 15 mars, à un moratoire. "Les concentrations de polluants diminuent, mais on remplace un problème par un autre en construisant des méga-incinérateurs, ce qui augmente les distances de transport des déchets", note Sébastien Lapeyre, chargé de la question au Centre national d'information indépendante sur les déchets (CNIID), association qui reconnaît être "opposée par principe à l'incinération".
"Nous sommes favorables à l'arrêt progressif de l'incinération car cela créera les conditions propices au développement du tri sélectif, déclare Bruno Genty, de France nature environnement. Et s'il reste une petite fraction de déchets à fort pouvoir calorifique, il n'est pas absurde de les brûler."
La question de la nocivité des émissions reste d'actualité, même si les émissions de dioxines ont été divisées par cent en une décennie et que le ministère de l'écologie ne relève que "un ou deux cas de dépassements sérieux en 2006". Une étude de l'Institut national de veille sanitaire (InVS), publiée en novembre 2006, a relancé le débat en constatant un excès significatif de risques de cancer chez des personnes ayant vécu sous un "panache" d'incinérateurs entre 1972 et 1985. Mais qu'en conclure, puisque les usines de l'époque étaient incomparablement plus polluantes que celles d'aujourd'hui ?
Les associations craignent les effets de l'accumulation de substances nocives et des "cocktails" de molécules sorties des cheminées, dont on ne pourra mesurer les effets sanitaires que dans vingt ou trente ans. "Il y aura toujours des risques, mais des risques minimes voire négligeables, estime Marc Cheverry, de l'Ademe. On peut dire qu'aujourd'hui, l'incinération n'est plus un problème de santé publique."
Il est un point sur lequel tous les acteurs du débat se retrouvent à peu près : la nécessité de développer le tri sélectif et d'agir à la source sur le volume et la composition des produits que l'on retrouve dans les ordures ménagères. Car même si des méthodes alternatives à l'incinération comme le compostage, la méthanisation ou les traitements biomécaniques progressent, une fraction incompressible des déchets devra toujours être stockée en décharge ou brûlée. "L'incinération n'est pas la solution idéale, mais j'ai peur quelle soit incontournable aujourd'hui", affirme le toxicologue Gérard Keck.
Gilles van Kote
Article paru dans l'édition du 21.06.07.