20-06-2005
Lincinération des déchets fait débat
Les incinérateurs de déchets font l'objet d'une campagne visant à empêcher toute nouvelle construction. Décryptage
Il y a bien sûr le passé peu glorieux des incinérateurs, et parfois leur actualité. Celui de Gien-Arrabloy (Loiret) na-t-il pas rejeté lan dernier dans latmosphère des dioxines à des taux entre 2 000 et près de 7 000 fois supérieurs aux normes qui seront en vigueur à la fin de lannée, avant dêtre discrètement fermé en janvier dernier ? Une actualité dévoilée il y a trois semaines, qui fait écho à la sinistre affaire de Gilly-sur-Isère (Savoie), où lincinérateur (fermé en 2001) a pollué la vallée dAlbertville, imposant labattage de près de 7 000 bêtes, et dont le dossier est entre les mains de la justice.
Lhistoire des incinérateurs, qui ont fleuri à partir des années 1960, est ainsi jalonnée de ratés. La première alerte sanitaire vint, en France, de la découverte il y a une dizaine dannées de la contamination du lait de vaches paissant à proximité de lincinérateur dHalluin (Nord). Il fut alors vertement reproché à la communauté urbaine de Lille davoir décidé en 1998 de fermer définitivement ses trois vieux incinérateurs et davoir mis sur la place publique ce problème des nombreuses installations hors normes sur le territoire.
Halluin joua ainsi le rôle damorce à une politique nationale de fermeture des usines les plus polluantes et de mise en conformité des autres. Ce qui fait dire aujourdhui au ministère de lécologie que le problème est largement derrière nous. Un bilan réalisé le 30 mai fait état de la «profonde mutation du parc» des incinérateurs : «Alors que début 1997 il comprenait 300 installations, dont beaucoup de très faible capacité, seules 130 sont actuellement en fonctionnement, la plupart étant des installations récentes et de capacité unitaire plus importantes que par le passé.»
Le recyclage reste sous-développé en France
En parallèle, les rejets de dioxines ont été divisés par 6 entre 1995 et 2004 et sont appelés à être considérablement réduits, en vertu de la réglementation européenne qui entrera en vigueur le 28 décembre prochain et imposera «une nouvelle division par dix des émissions de dioxines par rapport au niveau déjà réduit de lannée 2002.»
Pour autant, les incinérateurs sont loin de faire lunanimité. Tout le monde saccorde au moins sur un point : le recyclage reste sous-développé en France. Il est limité à 14% du contenu des poubelles (8% pour les emballages papier, carton, plastique, verre, métal, et 6% pour les déchets organiques transformés en compost), quand certains pays atteignent des taux de 40 ou 50%. Il reste donc à éliminer 86% des 34 millions de tonnes de déchets, tout en diminuant la mise en décharge en théorie réservée aux déchets ultimes (non recyclables).
Face à cette équation, de nombreux élus ont fait le choix de lincinération. «En brûlant une tonne dordure, on obtient 50 kg de produits toxiques quil faut enfouir en décharge pour déchets dangereux et 200 kg de mâchefers, lesquels sont réutilisés à 70% dans les travaux publics pour la réalisation des sous-couches routières. De plus, la chaleur du four alimente des réseaux de chaleur ou sert à produire de lélectricité», défend Marc Cheverry, chef du département de la gestion optimisée des déchets à lAgence de lenvironnement et de la maîtrise de lénergie (Ademe).
Un incinérateur interdit de développer toute politique alternative
Mais, revers de la médaille, ces incinérateurs sont très gourmands. Il leur faut faire en permanence le plein de déchets. Construire un incinérateur, cest investir pour vingt ans dans une solution technique onéreuse qui, de fait, interdit de développer toute politique alternative, dénonce en substance le Centre national dinformation indépendante sur les déchets (Cniid), hostile à lincinération.
Dany Dietman est arrivé aux mêmes conclusions. Il a fait sur le terrain, en Alsace, la démonstration que lon pouvait mener des politiques performantes sans incinération. «Dans la mesure où les déchets organiques (chargés en eau) sont brûlés dans les fours, le rendement énergétique est très faible», explique cet enseignant et maire. Mais si lon trie à la source les bio-déchets, «alors les autres produits des poubelles ne sont plus souillés et sont beaucoup plus recyclables», étaye-t-il.
À ses yeux, le feu na pas de vertu purificatrice : la combustion de toutes sortes de déchets mélangés produit des cocktails de synthèse dans lesquels on retrouve pêle-mêle dioxines, furanes, métaux lourds, hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), etc., qui séchappent dans lair quand les systèmes dépuration des fumées sont déficients, ou se concentrent dans les mâchefers. Cest pourquoi le Haut-Rhin a interdit lusage de ces derniers en sous-couche routière, de peur de souiller la nappe phréatique dAlsace au cas où les eaux de ruissellement les infiltreraient.
«Il existe bien un procédé de refroidissement brutal des fumées (le quensch) qui interdit la reconstitution des polluants, mais cela compromet alors toute récupération de la chaleur.» Dany Dietman a beau tourner le problème dans tous les sens : il ne trouve pas lonce dune vertu aux incinérateurs.
Une occasion à saisir pour changer de politique
Paul Deffontaine, vice-président de la communauté urbaine de Lille, maître duvre dune politique des déchets aujourdhui citée en exemple, bien quélaborée difficilement contre le discours dominant et les pressions diverses, nest pas aussi radical. Il a cependant détrôné lincinération de la place de premier choix que lui font nombre de collectivités pour la recaler en «troisième, voire quatrième choix». «Et nous avons démontré quun recyclage géré intelligemment nétait pas plus coûteux que les autres traitements», plaide-t-il. Ce qui a permis à lagglomération datteindre le taux de 50 % de déchets détournés de la poubelle.
Pour en arriver là, 65 % du million dhabitants participent à la collecte sélective, 100 % à lavenir. Six déchetteries (neuf en 2006) sont en service qui, pour les plus performantes, recyclent 80 % de la matière. Et lan prochain un méthaniseur produira, à partir des déchets organiques et verts, du gaz méthane qui alimentera en biocarburant une flotte de cent bus, tandis que le digestat (la partie solide) constituera 35 000 tonnes de compost. La mise en décharge sera réduite à la portion congrue, soit moins de 10 % des déchets en 2008. Lincinération, elle, restera plafonnée à lunique incinérateur de lagglomération. Un mal nécessaire quand tout a été entrepris auparavant. «Une issue inéluctable pour les grandes agglomérations», estime-t-il.
Face au double échec de la réduction à la source de la production de déchets et de la diversification des modes de traitement quépinglait le rapport du Commissariat général du plan sur les déchets ménagers (avril 2004), les collectivités se trouvent face à une situation très délicate. Selon le rapport, 76 départements devraient être en situation de pénurie de traitement (décharges et incinérateurs) dici à 2012. Déjà, des camions de déchets voyagent dun département à lautre en quête dun lieu denfouissement ou dincinération
Les opposants voient, dans cette pénurie annoncée, une occasion à saisir pour changer de politique. Cest précisément dans ce contexte que Corinne Lepage et Dany Dietman ont lancé leur appelcontre la construction de nouveaux incinérateurs.
Marie VERDIER
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