Cumul des mandats, l'exception française
LE MONDE | 21.02.07 | 15h00 Mis à jour le 21.02.07 | 15h05
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n mars 2006, une enquête réalisée par TNS-Sofres témoignait de la profondeur de la crise des institutions représentatives : 53 % des personnes interrogées estimaient que la démocratie française ne fonctionne pas bien. Au premier rang des propositions susceptibles d'en améliorer le fonctionnement et citée par 39 % des sondés, la limitation du cumul des mandats arrivait en tête, juste devant l'amélioration de l'accès des femmes aux responsabilités politiques.
SANCTIONS FINANCIÈRES
En France, les règlements prévoient des sanctions en cas d'absences répétées aux travaux parlementaires, mais elles ne sont jamais appliquées.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
Avoir pris part, pendant une session, à moins des deux tiers des scrutins publics entraîne une retenue du tiers de l'indemnité de fonction (1 390,58 ) pour une durée égale à celle de la session ; si le même député a pris part à moins de la moitié des scrutins, cette retenue est doublée.
SÉNAT.
En cas de trois absences consécutives non justifiées d'un commissaire dans une commission permanente, celui-ci est considéré comme démissionnaire. Son indemnité de fonction est réduite de moitié jusqu'à la session ordinaire suivante ; il ne peut être remplacé en cours d'année.
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Quoi de plus affligeant, en effet, que ces séances de l'Assemblée nationale ou du Sénat où les textes législatifs sont débattus par une poignée d'élus ? L'absentéisme chronique des députés et des sénateurs pèse dans le discrédit de l'institution parlementaire. "On ne peut espérer renforcer les pouvoirs du Parlement si les députés ne consacrent à leur mission de faire la loi et de contrôler le gouvernement qu'à peine quelques heures par semaine", convenait Jean-Louis Debré, lors de la présentation des voeux au chef de l'Etat.
"Je ne suis pas convaincu que l'interdiction du cumul des mandats soit la solution, bien au contraire", ajoutait cependant le président de l'Assemblée nationale. S'il est en effet un point qui fait consensus à l'UMP, sur lequel chiraquiens et sarkozystes se retrouvent sur la même longueur d'onde, c'est bien cette hostilité à l'interdiction du cumul des mandats. Au nom du nécessaire "enracinement local" des élus nationaux, plaident-ils à l'unisson.
Pas question, donc, pour Nicolas Sarkozy, ministre de l'intérieur et toujours président du conseil général des Hauts-de-Seine, de mettre un terme à cette exception française qu'est la pratique intensive du cumul des mandats. Il est vrai que le candidat de l'UMP confiait récemment que, s'il était élu à la présidence de la République, il n'exclurait pas de conserver la présidence de son parti. Un cas de figure inédit.
A l'inverse, Ségolène Royal et François Bayrou se déclarent partisans d'une stricte limitation du cumul des mandats. La candidate du PS, députée des Deux-Sèvres et présidente de la région Poitou-Charentes, a annoncé qu'elle ne se représenterait pas aux législatives de 2007, quel que soit le résultat de l'élection présidentielle. Elle se prononce, par ailleurs, pour "une surveillance populaire sur la façon dont les élus remplissent leur mandat". Quant au président de l'UDF, député et conseiller général des Pyrénées-Atlantiques, il propose que soit adopté le principe du mandat unique pour les députés, assorti de "deux règles drastiques" : "Si l'on n'est pas là, on ne vote pas, pas de délégation de vote. Si l'on n'est pas là, on n'est pas payé." En revanche, ajoute M. Bayrou, "il y a une Assemblée qui doit comprendre des élus locaux, de grands responsables d'exécutif : c'est le Sénat".
Si derrière la majorité des parlementaires, toutes tendances confondues, sommeille un élu local, ce n'est pas sans incidences sur l'élaboration de la loi. Chaque élu national, à Paris, aura tendance à évaluer la pertinence du texte qui lui est proposé à l'aune de ses intérêts locaux. La longue histoire des lois sur la décentralisation a ainsi été traversée par l'affrontement continu entre "départementalistes" et "régionalistes", qui ne recouvrait pas les lignes de clivage politique mais celles des autres mandats exercés. Quand Patrick Devedjian, alors ministre des libertés locales, défendait au Parlement la "mère des réformes" de Jean-Pierre Raffarin, il se félicitait d'"une réforme faite par les élus locaux pour les élus locaux"...
Le scrutin majoritaire favorise la logique du cumul : la notoriété que procure l'exercice d'un mandat constitue une sorte de prime de départ au candidat. Et les partis eux-mêmes accordent prioritairement l'investiture à celui - et plus rarement celle - qui dispose déjà de la "légitimité" électorale. Ainsi, dans la tradition politique française, détenir un mandat électif favorise l'obtention d'un autre.
Comment s'étonner alors des difficultés que rencontre le vivier politique pour se renouveler, auxquelles s'ajoute le retard accumulé sur la parité ?
Les législations successives visant à limiter le cumul des mandats n'ont pas permis de faire disparaître le phénomène. En 1985, le gouvernement de Laurent Fabius adopte une première réglementation. Le mandat de parlementaire ne peut être exercé simultanément avec plus d'un des mandats ou fonctions suivants : représentant au Parlement européen, conseiller régional ou général, conseiller de Paris, maire d'une commune de plus de 20 000 habitants, adjoint au maire d'une commune de plus de 100 000 habitants ou plus, conseiller à l'Assemblée de Corse, membre d'une assemblée territoriale d'un territoire d'outre-mer.
Au lendemain de la victoire de la gauche aux élections législatives de 1997, Lionel Jospin impose aux membres de son gouvernement de renoncer à tout mandat exécutif local. Deux projets de loi introduisant de nouvelles restrictions sont déposés, en avril 1998, à l'Assemblée nationale. Les principes exposés sont clairs : il ne doit plus être possible de cumuler un mandat de parlementaire et un mandat européen ni un mandat de parlementaire avec une fonction de président de conseil général, de conseil régional ou de maire. L'interdiction vise également le cumul avec la présidence d'une structure intercommunale.
A l'arrivée, la loi du 5 avril 2000 fixant les règles du cumul révise ces objectifs à la baisse. La résistance opposée par la majorité sénatoriale de droite a raison de plusieurs dispositions-clés. Les députés et les sénateurs peuvent continuer à exercer une fonction exécutive locale. La limitation des cumuls ne concerne pas le mandat exercé dans une commune de moins de 3 500 habitants. Quant aux intercommunalités, elles ont été retirées du projet...
La pratique reste profondément ancrée dans nos moeurs politiques, alors que les transferts de compétences et de ressources qu'ont entraînés les lois de décentralisation n'ont fait que multiplier les risques de conflits d'intérêts. La rénovation de la fonction parlementaire, par ailleurs, suppose que les élus se consacrent à plein temps à leur tâche.
Bernard Roman, rapporteur du projet de loi présenté par le gouvernement de M. Jospin, dressait un constat plein de clairvoyance. "Comment prétendre, interrogeait le député (PS) du Nord, que le cumul favorise le sens des réalités et la proximité avec les citoyens quand, dans la même semaine, le même élu doit présider son conseil municipal, signer les actes de la structure intercommunale qu'il préside, participer aux travaux du conseil régional, tenir sa permanence parlementaire, et enfin monter à Paris pour assister aux séances, aux réunions de groupe et de commissions ?" "A cet égard, ajoutait-il, le cumul favorise les élus parisiens, qui rencontrent moins de difficultés pour concilier obligations locales et nationales que leurs collègues de province et d'outre-mer." Le constat n'a rien perdu de sa pertinence.
Patrick Roger
Article paru dans l'édition du 22.02.07.
La hausse vertigineuse des indemnités des élus locaux
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u fil des ans et de son questionnement sur le budget de l'Elysée, René Dosière, député (PS) de l'Aisne, s'est taillé une réputation de pourfendeur des vices de la République. Pour autant, ses collègues ne lui en sont guère reconnaissants. Croisant récemment Daniel Percheron, sénateur (PS) et président de la région Nord-Pas-de-Calais, il s'est vu apostropher : "Tiens, voilà celui qui nous a fiscalisés !" René Dosière est l'auteur de l'amendement à la loi du 3 février 1992, soumettant à l'imposition les indemnités perçues par les élus locaux.
Depuis cette date, les indemnités votées par les conseils municipaux, généraux ou régionaux ont été plafonnées. L'objectif était de corriger les disparités entre des émoluments qui, selon les départements, pouvaient varier de un à sept. Ainsi, en 1987, un conseiller général de la Lozère percevait, en brut annuel, 7 805 euros (valeur 2004) quand son homologue des Hauts-de-Seine se voyait verser 55 309 euros ! Dans les conseils régionaux, l'écart atteignait même une amplitude de un à neuf entre la Corse (6 546 euros) et le Nord-Pas-de-Calais (58 391 euros).
La loi a donc décidé d'harmoniser les situations en établissant un barème. Les indemnités maximales, calculées en référence à l'indice terminal de la fonction publique, sont déterminées selon la taille des collectivités. Les plafonds s'établissent ainsi de 17 303 euros (brut annuel, valeur 2004) pour les départements de moins de 250 000 habitants à 30 282 euros pour ceux dont la population dépasse 1,25 million. Les minima et maxima sont identiques dans les régions, ventilés en quatre tranches de moins de 1 million d'habitants à 3 millions, et plus.
RÉSEAU D'OBLIGÉS
Les résultats, cependant, sont éloignés de ceux qui étaient escomptés. Quand le législateur voulait inciter les collectivités les plus "gourmandes" à la modération, toutes celles - ou presque - qui affichaient un retard se sont empressées d'augmenter les indemnités de leurs élus pour les porter au taux maximum. Ce qui devait être un plafond est devenu, de fait, un plancher.
C'est le constat sans ambiguïté que dresse M. Dosière, au vu des indications fournies par le ministre délégué aux collectivités territoriales, Brice Hortefeux, en réponse à une question écrite qu'il lui avait adressée le 24 janvier 2006. La liste des indemnités perçues par les élus locaux a été publiée au Journal officiel de l'Assemblée nationale du 23 janvier 2007.
Selon cette liste, seuls trois départements (Dordogne, Haut-Rhin et Vosges) - mais aucune région - versent à leurs élus une indemnité moyenne inférieure au plafond autorisé. Les indemnités complémentaires perçues par les présidents et vice-présidents des exécutifs territoriaux ne suffisent pas à expliquer des dépassements qui peuvent atteindre 80 % dans le Val-d'Oise, 72 % dans la Drôme, 62 % dans la Meuse, 51 % dans les Ardennes, 49 % dans le Vaucluse, 48 % en Seine-et-Marne ou 47 % en Seine-Saint-Denis. En région, l'Aquitaine dépasse de 97 % le plafond autorisé, l'Alsace de 92 % et la Réunion détient le record avec une majoration de 106 % !
Les écarts entre collectivités se sont donc resserrés... vers le haut. Celles qui accordaient à leurs élus les plus fortes indemnités (Hérault, Meurthe-et-Moselle, Nord, Pas-de-Calais, Yvelines, Vaucluse, Hauts-de-Seine) en ont bien diminué les montants pour approcher les maxima autorisés. La palme de la vertu revient au département des Vosges, le seul à les avoir baissés suffisamment (de 30,9 %) pour repasser sous le plafond. En revanche, l'augmentation du montant moyen des indemnités atteint ou dépasse 100 % dans 21 départements et 6 régions. Les départements de la Gironde (+ 224,3 %), du Var (+ 253,5 %) et de la Réunion (+ 222,8 %), ainsi que la région Corse (+ 288,9 %) figurent en tête de ce palmarès.
A la question du montant des indemnités s'ajoute celle de leur cumul. Aux termes de la loi organique du 25 février 1992, les parlementaires titulaires d'autres mandats électifs locaux ne peuvent cumuler leurs rétributions que dans la limite d'une fois et demie l'indemnité parlementaire de base. Le surplus éventuel peut être reversé à un adjoint ou à un vice-président de la collectivité territoriale. Le bénéficiaire du reversement devient, dans le langage fleuri de l'administration, un "substitué". Depuis 2002, cependant, le code des collectivités territoriales précise que la "substitution" ne peut être approuvée qu'après délibération de la collectivité. Ce reversement représentait, auparavant, un moyen efficace, pour certains "barons" locaux, de se constituer un réseau d'obligés.
Les indemnités perçues par les élus intercommunaux (communautés urbaines, d'agglomération ou de communes) échappent à cette règle. Mais, du fait de l'importance grandissante des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) dans la vie publique locale, le montant global des indemnités versées a progressé de façon vertigineuse : + 50,5 % entre 2000 et 2001, + 37,1 % en 2002 et + 13,4 % en 2003.
Comment l'administration fiscale peut-elle être sûre que la limitation du cumul des indemnités est respectée ? Il revient à l'élu lui-même d'"assurer l'information initiale des diverses collectivités dont il dépend". C'est sur la base d'une déclaration par lettre recommandée que sont effectuées les retenues. "L'élu local s'engage sur l'honneur à déclarer à la collectivité choisie, pour calculer la retenue à la source, les autres mandats dont il dispose", assure le ministère du budget.
Cette garantie est-elle suffisante ? Le ministère a dû en douter puisqu'il a jugé nécessaire, en réponse à une question de M. Dosière, de rappeler les élus à leurs obligations, "afin de prévenir tout dysfonctionnement".
Patrick Roger
Article paru dans l'édition du 22.02.07
Editorial
A bas le cumul !
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rapée dans sa gloire d'avoir été, en 1789, l'accoucheuse de l'Histoire et, à peu de chose près, l'inventrice de la République, la France oublie trop volontiers qu'elle se satisfait d'un système politique parfaitement archaïque. Ainsi, il aura fallu un siècle et demi pour que les femmes y obtiennent le droit de vote et plus de deux siècles pour qu'une loi - d'ailleurs largement contournée au Parlement - pose le principe de l'égal accès des hommes et des femmes aux fonctions électives.
De même, la Ve République a assuré le triomphe d'une conception féodale du pouvoir politique en permettant aux mêmes notables de monopoliser les fonctions de représentation et de décision à tous les échelons ou presque de la vie du pays, depuis la commune jusqu'au gouvernement en passant par le département ou la région. Ce cumul des mandats est, au plus mauvais sens du terme, une exception française : il concerne plus de quatre parlementaires sur cinq quand, dans toutes les autres grandes démocraties occidentales, les Constitutions ou l'usage le cantonnent à 15 % au maximum des élus nationaux.
Certes, depuis vingt ans, la gauche a tenté de limiter le phénomène. Une première loi avait timidement ouvert la voie en 1985, à l'initiative du gouvernement Fabius. En dépit de sa volonté de moderniser la vie politique, Lionel Jospin s'est, lui aussi, heurté sur ce terrain à la fronde de tous les élus, et en particulier de la droite sénatoriale, bien décidés - au nom de l'enracinement local des élus nationaux - à ne pas abandonner l'essentiel de leurs prérogatives et de leurs rentes de situation : la loi d'avril 2000 n'a limité qu'à la marge la pratique du cumul, sans parvenir à en remettre en cause le principe.
Or le problème est tout sauf mineur. En bloquant le renouvellement fluide des élus et des élites, en renforçant, voire en justifiant, un absentéisme parlementaire déplorable, en ignorant une décentralisation qui, depuis vingt-cinq ans, a modifié en profondeur la nature et l'exercice des pouvoirs locaux ou régionaux, le cumul des mandats a lourdement contribué au jugement très sévère que les Français portent sur le fonctionnement de notre système politique. Et, inévitablement, au discrédit des hommes qui en exercent la responsabilité.
Plusieurs candidats à l'élection présidentielle, notamment Ségolène Royal et François Bayrou, se sont prononcés en faveur d'une stricte limitation du cumul et ont proposé que cette réforme, parmi d'autres modifications institutionnelles, soit soumise à référendum. Tant mieux. Car elle est une condition nécessaire, sinon suffisante, pour restaurer la confiance entre les Français et leurs représentants.
Article paru dans l'édition du 22.02.07. Offre Elections 2007 : Le Monde à -50%