Qui récolte le vent... Le projet d'installation de 24 nouvelles éoliennes dans les Corbières suscite des débats passionnés. Les deux camps s'affrontent au nom de l'écologie, énergie renouvelable contre saccage du paysage. Le lobby des antiéoliens possède de puissants relais dans l'appareil d'Etat.Par Laure NOUALHAT jeudi 26 mai 2005 (Liberation - 06:00) ude envoyée spécialeVillesèque-des-Corbières, le vent souffle 300 jours par an, et il a l'odeur chaude de la mer. Sur les petites routes, on l'entend s'engouffrer dans les courbes des vallons. Là, sur un plateau surplombant une dizaine de communes, il a été décidé de transformer ce souffle rieur en électricité. Un parc éolien d'une capacité de 48 mégawatts (MW) s'élèvera bientôt sur la terre sèche et rude de Villesèque. Au total, vingt-quatre moulins à vent de 2 MW. «Des machines de 90 mètres de hauteur, envergure des pales comprise», détaille, songeuse, Catherine Coustal, la maire du village. Pas encore sorti de terre, le projet fait beaucoup parler de lui car tout le monde ne voit pas d'un très bon oeil l'implantation des éoliennes sur les collines. Yves Gilbert, maître de conférences en sociologie à Perpignan, chapeaute Esprit Corbières, une petite association de défense de l'environnement qui réclame l'arrêt du projet. Il vit dans la commune voisine, Fraissé-des-Corbières, dans une maison dont la vue dégagée ne souffrira pas du futur parc éolien. «Nous réclamons un vrai débat public. Personne n'a demandé l'avis des viticulteurs, des petits producteurs de produits locaux associés au terroir, ni des riverains. Nous sommes farouchement opposés à cette décision prise dans le cadre d'un simulacre de concertation.» Dans sa mairie-école, Catherine Coustal hausse les épaules : «Le projet existe depuis dix ans. Aujourd'hui qu'il est prêt, les opposants sortent du bois ?»«Un étron sur la table...»Villesèque est l'archétype du Clochemerle du moment, où les pales des éoliennes remplacent l'urinoir de la place de l'Eglise. Dans l'Aude, des dizaines de communes ont joué cette partition : Névian, Fitou, Treilles, etc. Ailleurs, d'autres projets ont été imaginés, puis abandonnés. Partout, une résistance composée de riverains, d'élus et de producteurs s'est mise vent debout contre les éoliennes. Des opposants de trois types : les néoruraux venus se réfugier dans un écrin de nature qu'ils croient sanctuarisé, les ingénieurs retraités qui jugent l'éolien complètement absurde, et les gens du cru hostiles à l'élévation de mâts sur les crêtes de leurs collines. En 2001, ce petit monde hétéroclite mêlant écolos gauchistes et conservateurs réacs s'organise en fédération. Vent de colère abrite toutes les associations opposées à des projets éoliens en France. Son porte-parole, Pierre Bonn, s'est fait repérer pour son fanatisme et son style... poétique : «Une éolienne, pour moi, c'est un étron sur la table de ma salle à manger.» Véritable croisé antiéolien, Pierre Bonn s'indigne des «bobards» de l'industrie du vent. «On nous dit que, Kyoto oblige, il faut faire de l'éolien pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Mais la production d'électricité ne représente que 4,5 % de nos émissions ! Dire que l'éolien permet de réduire les gaz à effet de serre est malhonnête car, à côté d'un parc, il faut des centrales thermiques d'appoint qui, elles, en rejettent.» Au-delà de l'arnaque énergétique, Vent de colère dénonce pêle-mêle le «saccage du patrimoine paysager et historique portant un coup mortel au tourisme, les nuisances sonores et infrasonores rendant les riverains malades, la baisse de valeur des habitations, le tribut payé par l'avifaune, la perturbation de la télévision, etc.» Vent de colère fustige aussi les «dérives financières» de l'industrie du vent.Les adeptes du «pas de ça chez moi»C'est vrai que le vent rapporte beaucoup, notamment aux communes qui touchent une taxe professionnelle (TP) proportionnelle à la quantité d'électricité produite : en moyenne, 1 MW rapporte 6 000 euros, dont une partie va au département et à la région. A Villesèque, c'est le jackpot. A la part communale de la TP s'ajoutera la location directe des terrains (1 000 hectares immobilisés, soit de 1 500 à 2 000 euros par mégawatt et par an), calcule la maire entre deux cigarettes. Le budget de la commune, actuellement d'environ 300 000 euros, devrait progresser de 70 %. Une manne à laquelle il est difficile de renoncer quand on veut «remettre tous les équipements de la commune au top, l'assainissement, les rues», etc. «Ceux qui rouspètent sont presque invariablement des gens étrangers à la commune, ou des nouveaux arrivants qui nous disent : "Vous ne vous rendez pas compte à quel point votre pays est beau", poursuit l'élue. Je suis désolée, les gens qui travaillent sur cette terre sont aussi à même de savoir si le pays est beau que les Hollandais, les Parisiens ou les autres. Les gens du coin ont l'impression qu'on les dépossède.» Pour Pitch Bloch, écologiste de la première heure, la résistance antiéolienne s'explique par le phénomène Nimby, acronyme anglophone signifiant «Not in my backyard», soit «Pas de ça chez moi». Une variante bourgeoise, le «Nimby à bras longs», est apparue l'année dernière pour un projet prévu sur le plateau du Couloubret. Les parties prenantes, plutôt bien nées, ont fait échouer le projet en partie grâce à leurs relations, la propriétaire d'une bergerie étant cousine avec le ministre de l'Equipement et de l'Aménagement du territoire.Les «bras longs» sont la marque de fabrique du mouvement antiéolien. Même si celui-ci prend sa source dans de petites associations locales, il a de solides relais au sommet de l'Etat. Notamment au travers de la puissante Sppef, la Société pour la protection des paysages et de l'esthétique de la France, qui compte de nombreux élus, ex-élus et diplomates parmi ses membres. «Combien de députés ou de sénateurs disposent d'une résidence secondaire dans des coins agréables ?» interroge un écologiste. L'association Paysages de France et la Sppef ont prêté main-forte à Vent de colère en proposant des services juridiques et des spécialistes du paysage sur certains dossiers. Le site de la fédération propose carrément une «boîte à outils» pour faire capoter les projets. Le mouvement compte aussi beaucoup d'anciens ingénieurs, plutôt favorables au nucléaire, et dont les arguments trouvent une oreille attentive au ministère de l'Industrie, repaire du corps des Mines. «En vérité, les renouvelables intéressent peu l'homme politique français, confie un expert de la filière nucléaire. Les cinquante-huit réacteurs répondent aux besoins du pays. Nul besoin d'aller s'enquiquiner avec des éoliennes.»Six projets sur dix capotentLa protection du paysage reste toutefois l'argument principal des antiéoliens : les moulins à vent défigurent ce qui fait l'identité culturelle du pays. «On a vu ce que ça a donné au Danemark», rigole Régis Cogranne, propriétaire du domaine du Viala, marié à une Danoise dont le pays est criblé de fermes éoliennes. «Une crête bombardée de machines de 100 mètres de haut perd son identité, et ça me pose un problème si je veux vendre des produits associés à cette identité.» Propriétaire de 3 hectares de vigne, cet ancien de Vent de colère, excommunié de l'association pour sa tiédeur, estime que le développement éolien est incompatible avec le développement économique de la région. Pourtant, les viticulteurs de la Cave de Névian se servent de l'image moderne des moulins à vent pour étiqueter leurs bouteilles. La ville de Sigean en a même fait des cartes postales, jugeant que les pales pouvaient attirer des touristes.Les machines d'aujourd'hui ont changé la donne, elles mesurent plus de 100 mètres et leur impact visuel dépasse largement le territoire d'une commune ou d'un département. Les permis de construire sont délivrés par le préfet, après consultation des services de l'Etat (DDE, Bâtiments de France, Diren, Ddass, aviation civile, etc.) et de l'avis des commissaires enquêteurs chargés de l'enquête publique préalable. Théoriquement, ces derniers, nommés par le tribunal administratif, sont indépendants. Mais il arrive qu'ils soient partiaux. Dans le cas du Couloubret, le commissaire enquêteur prenait ouvertement des positions antiéoliennes...Dans la région Languedoc-Roussillon, le mouvement antiéolien a fait très fort. Pierre Bonn raconte que six projets sur dix capotent grâce à Vent de colère. «On a réussi à gripper la machine», se réjouit Régis Cogranne. Il y a deux ans, sur l'ensemble de la France, neuf projets sur dix tombaient à l'eau, selon un expert du ministère de l'Industrie. Aujourd'hui, les services instructeurs de l'Etat sont mieux armés pour travailler et éliminer les mauvais projets : en moyenne, un sur deux est retoqué. Dans l'Aude, les décisions du préfet sont systématiquement contestées devant le tribunal administratif : quand elles sont positives, le recours est formulé par les associations ; quand elles sont négatives, ce sont les industriels qui portent l'affaire en justice. Le tribunal de Montpellier donne souvent l'avantage aux antiéoliens.Pourtant, le vent et l'Aude forment un vieux couple qui date du début des années 80 quand on a implanté les premières éoliennes de la région sur les collines de Port-la-Nouvelle. Au total, neuf sites totalisent 90 MW installés et fournissent 15 % des besoins électriques. Deux sites sont en travaux et six en cours d'instruction pour un potentiel de 124 MW. Toutefois, le mouvement antiéolien a découragé les industriels. Les constructeurs européens ont préféré installer leur production en Espagne où plus de 1 500 MW éoliens ont été installés en une seule année. En France, l'ensemble de la filière atteint péniblement les 425 MW. Environ 2 000 MW sont en cours de développement.En relançant le programme électronucléaire, la loi d'orientation sur l'énergie, élaborée au ministère de l'Industrie et votée au début du mois, n'a pas fait la part belle aux énergies renouvelables. L'enjeu va au-delà de la simple élévation de pales et de mâts dans l'horizon des habitants, il s'agit du contrôle de l'énergie. L'arrivée des renouvelables perturbe le schéma centralisateur de la production d'électricité. A la Direction générale de l'énergie et des matières premières (DGEMP), on n'aide pas spécialement les filières renouvelables, solaire et éolien compris. Désormais, collectivités locales, régions et départements pourront choisir leur «schéma de développement éolien». Les communes ou les particuliers peuvent même s'essayer à l'autonomie énergétique si ça les chante, et s'affranchir, au moins en partie, du réseau d'EDF. Un enjeu colossal. «Quelle forme d'électricité souhaite-t-on pour les vingt ans à venir ?» demande Maryse Arditi, vice-présidente du conseil régional de l'Aude, affiliée aux Verts. Pour son compagnon, Pitch Bloch, «aucune production énergétique ne se fait sans inconvénient. Les énergies fossiles polluent, le pétrole est à l'origine des marées noires, du réchauffement climatique et des guerres. Le nucléaire est dangereux et il produit des déchets radioactifs pour des milliers d'années». L'éolien, quant à lui, chipe le vent des collines et s'invite dans le paysage. Photos PHILIPPE GUIONIE