ÉCOLOGIE Le texte doit être soumis lundi au Parlement réuni en Congrès
Pourquoi il faut voter pour la charte de l'environnement
PAR NICOLAS HULOT * ET DOMINIQUE BOURG **
[24 février 2005]
Quelques jours après l'entrée en vigueur du protocole de Kyoto, les hésitations face au projet de Charte constitutionnelle de l'environnement, à la veille de son passage devant le Congrès à Versailles, sont incompréhensibles. Le refus éventuel de voter ce texte ne pourrait relever que de l'indifférence obstinée à l'accumulation des problèmes écologiques ou plus déplacé encore de basses tactiques. Ceux qui auraient, en tant que formation politique ou à titre individuel, gâché la chance historique d'élever au plus haut niveau des normes le droit à et de l'environnement, ne sauraient dans les années à venir prétendre porter un quelconque projet de mise en oeuvre d'un développement plus durable. Ils auraient non seulement refusé de saisir une opportunité qui ne se représentera plus, mais encore accru le fossé qui sépare de plus en plus dangereusement les citoyens de ceux qui cherchent à les représenter.
Le texte qui sera soumis au Congrès le 28 février est le résultat d'un long processus. Il a été présenté en juin 2003 par le gouvernement, adopté par les deux chambres en mai et juin 2004, et il s'est inspiré du travail rendu public par la commission Coppens en avril 2003. Cela vaut la peine d'être rappelé, ladite commission comportait dix-huit membres issus de la société civile, notoirement de gauche ou de droite pour les uns, sans appartenance politique revendiquée pour les autres ; l'élaboration de la Charte par la commission a également été accompagnée d'une participation de la société civile, grâce à l'organisation d'assises régionales et à une consultation du public sur le net. Le texte issu de toutes ces étapes est donc nécessairement un texte de compromis, évidemment perfectible. Lui en faire le procès n'a donc aucun sens.
Qui plus est, le texte de la Charte, en raison de sa nature même, indique pour l'essentiel des objectifs constitutionnels, c'est-à-dire des objectifs que les pouvoirs législatifs et exécutifs futurs devront atteindre. Ce sont donc ces pouvoirs à venir qui, au gré de leur interprétation et à la faveur de leur détermination, décideront de la portée et de la fécondité de la Charte. Voter pour la Charte, c'est ouvrir ces possibles. La rejeter, c'est dramatiquement restreindre l'avenir.
L'actuelle Charte n'en comporte pas moins quelques points forts et acquis immédiats. Avec son article premier, la Charte reconnaît le droit de chacun à vivre dans un «environnement équilibré et respectueux de la santé». Alors que l'on commence, grâce à des études de plus en plus nombreuses, à mettre au jour l'importance de l'environnement sur la santé, quel élu oserait priver les citoyens de ce droit ? Jusqu'alors, le droit était incapable d'accorder une considération légale aux êtres naturels pour eux-mêmes. Le principe pollueur-payeur permettait d'intervenir face aux dommages infligés aux biens et aux personnes. L'article 4, qui coiffe le principe pollueur-payeur sans évidemment le supprimer, ouvre une responsabilité plus large, à proprement parler écologique : il institue en effet le devoir de contribuer à la réparation des dégradations qu'on inflige au milieu lui-même, et plus seulement aux biens et personnes.
Enfin, l'article 5, donne une définition modérée du principe de précaution, restreinte au domaine environnemental, enregistrant l'acquis de la jurisprudence de la Cour de justice des Communautés européennes : l'article 5 distingue en effet la nécessaire évaluation préalable de l'état des connaissances scientifiques de l'adoption postérieure de «mesures provisoires et proportionnées». Nous avons presque honte de devoir rappeler ici que le principe de précaution ne constitue ni un principe antisciences, ni un principe antiprogrès : s'appliquant à des risques «graves et irréversibles» dans un contexte de connaissances scientifiques attestées mais insuffisantes, il a pour conséquence d'inciter à la production de connaissances scientifiques nouvelles ; il ne s'oppose évidemment pas aux progrès, mais cherche à faire le tri entre ceux qui ne profitent qu'aux intérêts à court terme des actionnaires, et ceux qui contribuent au bien-être général.
Le projet de Charte constitutionnelle se borne en fait en transcrire dans notre édifice juridique les leçons forgées par les trente dernières années, trente ans de connaissances et d'expériences environnementales douloureuses. C'est l'occasion pour nos représentants de montrer qu'ils savent, à l'unisson de ceux qu'ils représentent, tirer les leçons du passé et ouvrir les voies de l'avenir. Nous ne doutons pas qu'ils sauront saisir cette occasion historique.
* Président de la fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme. ** Professeur des universités, directeur du Centre de recherches et d'études interdisciplinaires sur le développement durable (Creidd), ancien membre de la commission Coppens, membre du CVE.