Pourquoi la Mayenne semble mieux résister au chômage
LE MONDE | 29.06.05 | 12h47 Mis à jour le 29.06.05 | 13h33
LAVAL de notre envoyé spécial
Existerait-il une recette mayennaise pour combattre le chômage ? Avec un taux de 6,5 %, inférieur de 3 à 4 points à la moyenne nationale (9,9 %) et un nombre de RMistes parmi les plus bas de France, la Mayenne (290 000 habitants) ressemble à une oasis au milieu de la tempête sociale qui souffle dans les régions.
Un niveau d'emploi élevé grâce aux PME
A l'exemple de la Mayenne, dont le taux de chômage, de 6,5 %, est l'un des plus bas de France, d'autres départements résistent aux restructurations industrielles sur leur territoire et restent très en deçà de la moyenne nationale, de l'ordre de 10,2 %. Ainsi, l'Ain (6,6 %), la Haute-Savoie (7,2 %), l'Ille-et-Vilaine (7,4 %), le Jura et la Savoie (7,7 %) réussissent à maintenir un niveau d'emploi élevé, essentiellement grâce aux capacités de développement d'un réseau de petites et moyennes entreprises.
Dans un rapport consacré au rôle de l'Etat dans la localisation des entreprises, rendu public en avril, le Commissariat général du Plan avait mis en valeur la stratégie des dirigeants de ces PME-PMI qui ont choisi de produire sur le sol français en privilégiant "le binôme innovation-conquête de marchés". Une façon d'affirmer que la logique du "tout délocalisable" n'est pas inéluctable.
OAS_AD('Middle1');
"Il n'y a pas lieu de s'enorgueillir de cette situation. Aujourd'hui, le département compte 7 262 chômeurs, mais en mars 2001 il y en avait 5 500, et 9 395 en mars 1997. Il ne faut pas avoir la mémoire courte", prévient Claude Guioullier, du Centre d'étude et d'action sociale de la Mayenne. "Je ne pense pas que les chefs d'entreprise se réveillent le matin en se disant qu'ils ont rêvé toute la nuit de s'implanter en Mayenne !" , sourit Yves Moisy, directeur du comité d'expansion.
La campagne ici ne s'est pas vidée. Elle continue à générer des emplois. Cela peut expliquer, à première vue, ces chiffres, moins mauvais qu'ailleurs. " Il existe un tissu de PME-PMI, souvent d'origine familiale, avec leurs centres de décision toujours présents sur place, bien répartis dans le département. Nous ne sommes pas étouffés par l'omniprésence d'un industriel" , explique M. Moisy. Les Pays de la Loire, dont fait partie la Mayenne, constituent la quatrième région industrielle de France. "Bien souvent on ne le sait pas" , rappelle-t-il. Le taux d'emploi industriel en Mayenne (38 %) est très élevé, malgré l'image agricole du département. En plus de l'agroalimentaire, cinq ou six secteurs se partagent l'emploi.
"Si bien que, lorsqu'un secteur va moins bien, les autres absorbent le contre-coup" , poursuit-il.
Autre élément positif, selon le comité d'expansion, le taux de survie "très fort" des entreprises, de l'ordre de 80 % au bout de cinq ans d'existence, alors qu'en général une entreprise sur deux meurt trois ans après sa création. "C'est un département à dimension humaine", estime M. Guioullier. "Les réseaux d'entrepreneurs fonctionnent bien. Les élus locaux s'impliquent, alors qu'ailleurs, en ville, certains découvrent leurs entreprises lorsqu'elles se mettent en grève et qu'il y a des pancartes dans les rues" , reprend M. Moisy. Le "bon esprit" , le "très faible taux d'absentéisme" des salariés sont également mis en avant. "Les ouvriers ont une éthique, ils sont issus de la terre, ils habitent près de leur entreprise, et y sont fidèles. Cela compte dans la balance quand on s'implante. Il n'y a pas que les primes" , ajoute le directeur du comité d'expansion.
Francis Loze ne tarit pas d'éloges. Cet entrepreneur d'une société vosgienne, TSA, qui fabrique du matériel en inox pour l'agroalimentaire, a débarqué en Mayenne en 1999 pour ouvrir une usine. "Un chef d'entreprise veut toujours aller vite. Cela s'est conclu en une semaine ! ", explique-t-il dans son atelier à Ernon, un bâtiment relais, que lui a fourni la communauté de communes. "Avant, j'avais souvent vu des concurrences de mauvais aloi entre les structures. Ici, l'accueil a été sans faille. Tout le monde allait dans le même sens. Parce que tous les acteurs politiques et économiques se connaissent ." "On est à l'affût de tout, on flaire, et on prend ! ", résume-t-on au comité d'expansion.
Depuis quelques mois, de gros nuages s'amoncellent néanmoins dans le ciel mayennais. Plus d'un millier d'emplois industriels sont menacés dans le département, selon les syndicats. Le chômage s'accélère. "En deux ans, Valeo, Tenneco Automotiv, Seb-Moulinex ont perdu 500 emplois" , affirme la CGT. Flextronics, groupe mondial de sous-traitance électronique, devrait annoncer, lundi 4 juillet, au comité d'entreprise un plan drastique de réduction d'effectifs et peut-être même la fermeture du site. Des répercussions sur les sous-traitants sont inévitables. L'entreprise MPO, qui fabrique des CD, a annoncé, début mai, 129 suppressions de postes. Cette société familiale, qui possède deux sites à Averton et à Villaines-la-Juhel, comptait près d'un millier d'emplois en 2003.
"On nous ressasse ce "faible" taux de chômage en Mayenne. C'est en fait un département de précaires. On a du mal à pérenniser l'emploi, mais les politiques n'en parlent jamais" , rétorque Francine Desnos, responsable de la CGT. "Les entreprises se sont débarrassées des intérimaires. Aujourd'hui, c'est aux salariés de payer les pots cassés" , affirme la CFDT. Les salariés en CDI qui perdent leur emploi, surtout les femmes, ne retrouvent souvent que des postes à temps partiel. "C'est vrai que des PME peuvent absorber quelques reclassements. Mais elles ne peuvent reprendre les salariés de Flextronics. Ceux-ci, qui avaient obtenu grâce à leurs luttes des garanties collectives plus élevées qu'ailleurs dans le département, n'ont pas envie de se retrouver bradés", poursuit Mme Desnos.
C'est là justement que certaines faiblesses structurelles du département se révèlent. Le niveau des salaires en Mayenne est un des plus bas de France. "Le nombre d'ouvriers peu qualifiés, et le peu de cadres ne peuvent que tirer les salaires par le bas , ajoute Francine Desnos. Le faible niveau des salaires explique aussi le fort taux d'activité en Mayenne (86 %), le plus élevé en France. Il faut absolument deux salaires pour vivre dans un foyer." "Tout cela était intéressant pour les entrepreneurs qui venaient s'installer, et s'ajoutait au paternalisme ambiant", explique la responsable de la CGT.
"Certaines entreprises sont des zones de non-droit syndical ", dénonce encore la CGT. La société MPO, qui fabriquait à ses débuts des disques en vinyle, a démarré dans les caves du château familial de ses créateurs à Averton. "Les employés voyaient passer la chasse à courre. Le premier syndicat, une section CGT, n'existe que depuis quatre ans et demi, raconte un salarié. Pour la direction, c'était l'arrivée du Front populaire."
Régis Guyotat
Article paru dans l'édition du 30.06.05