ARTICLE LA CROIX A loccasion du Salon de lAgriculture, enquête sur la préservation de la variété génétique des produits agricoles. La France sen préoccupe, depuis plus de trente ans, avec des résultats encourageantsBonjour veau, vache, cochon, couvée
Cest ainsi que, prenant le contre-pied de la pauvre Perrette de La Fontaine, on pourrait saluer aujourdhui la richesse et la diversité des races animales domestiques françaises. Cet état de fait a bien failli ne jamais être, tant dans les années 1950-1960, influencées par le plan Marshall, les autorités agricoles et politiques de notre beau pays ne juraient que par la modernisation des exploitations agricoles. Ce qui, dans lesprit de lépoque, passait par lintensification, le remembrement et larrachage de haies, laugmentation de la productivité et donc labandon de lélevage dun grand nombre de races de bovins, équins, porcins, ovins, caprins, volailles et lapins, au motif quelles nétaient pas assez productives et rentables. Selon un inspecteur général de lagriculture de lépoque, Edmond Quittet, il suffisait dune ou deux races de bovins laitiers et deux ou trois races de bovins à viande pour que lélevage français soit florissant et puisse nourrir la France ! Heureusement, dès 1971, la Société dethnozootechnie prend conscience de lappauvrissement, de lérosion génétique, et lance un «mouvement dopinion en faveur des races menacées par la sensibilisation de chercheurs, enseignants, cadres de ladministration et de la profession agricole au niveau national, ainsi que des gestionnaires des parcs naturels régionaux et nationaux», rapporte Annick Audiot, ingénieur à lInstitut national de recherche agronomique (Inra) de Toulouse (1). Lhémorragie de la biodiversité semble donc stoppéeIdem côté végétal. Par exemple, Jean Fleckinger, agronome à lInra de Versailles, prospecte la France pour inventorier et constituer la collection de 350 variétés de pommiers à cidre aujourdhui transférée à Angers. Une «diversité variétale exceptionnelle, inexistante dans les autres espèces fruitières cultivées de notre pays» et qui, plus tard, servit bien naturellement à la création de variétés par hybridation contrôlée. Parallèlement se sont créées de nombreuses associations comme les Croqueurs de pommes, qui gèrent des vergers-conservatoires avec peut-être moins de scientificité, mais restent détentrices de variétés ou de gènes originaux. Globalement, toutefois, en 1990, lInra détenait 50% de la variabilité des plantes cultivées. La majorité de ces plantes bénéficiant dun certificat dobtention végétale (COV). Et elles sont accessibles à tout semencier ou agriculteur-multiplicateur, moyennant une redevance et améliorables. Aujourdhui, en France, lhémorragie de la biodiversité semble donc stoppée. Les chercheurs de lInra, souvent associés au Bureau des ressources génétiques et au Groupe détude et de contrôle des variétés et des semences (Gévès), peuvent présenter un bilan positif de la conservation des races et espèces locales. Sous forme de plantes et danimaux vivants (conservation dite «in situ») ou sous forme de collections de graines, de cellules reproductrices, dembryons et de gènes végétaux insérés dans des bactéries (conservation «ex situ»).Dix mille espèces de bléAinsi, près de 10 000 espèces de blé, 6 300 dorge et 800 davoine, sous forme de graines, regroupées au Centre de ressources biologiques (CRB) des céréales à paille créé à Clermont-Ferrand ; 1 000 variétés de tomates, dont un grand nombre de variétés traditionnelles françaises (marmande, saint-pierre, plate de Châteaurenard), à Avignon ; 2 300 cépages (sur les 6 000 recensés dans le monde) de vigne cultivée, dont les raisins de table (chasselas, muscat) et de cuve (merlot, chardonnay, sauvignon), près de Montpellier ; 25 000 gènes de plantes cultivées (piment et arabette des dames, la plante modèle des généticiens, auxquels sajouteront blé, colza, maïs, tournesol, pois, riz, melon, radis), au nouveau Centre national de ressources génomiques végétales, à Toulouse : cet ensemble constitue lessentiel du trésor végétal de lInra. Issue des progrès de la biologie moléculaire, la forme de conservation mise en uvre à Toulouse est une collection de gènes ou de fragments de génomes insérés dans des bactéries du type colibacille et congelés à 80 °C. Le règne animal na rien à envier au végétal. Dès les années 1970, dans lurgence, Laurent Avon, ingénieur à lInstitut de lélevage, a fait congeler puis stocker du sperme de taureaux dans les coopératives dinsémination artificielle réparties dans toutes les régions délevage. Aujourdhui, la Cryobanque nationale abrite sperme, ovules et embryons de 12 races bovines, 22 races ovines, six races caprines, 10 races de chevaux et dânes, cinq races porcines, quatre races avicoles et une race cunicole (lapin). Outre la préservation de la diversité génétique de ces espèces, lobjectif éventuel de cette conservation «ex situ» est aussi de reconstituer des populations. Lautre mode de préservation de la biodiversité est de maintenir lélevage des espèces dans leur écosystème («in situ») en essayant de trouver un marché pour valoriser ses produits. Plusieurs expériences menées par lInra et les instituts techniques ont dailleurs heureusement abouti. Ainsi en est-il de la géline de Touraine ou «dame noire», reine des basses-cours dans les années 1920 qui, moins productive que les nouvelles souches commerciales, porteuse de maladie, objet de trop de croisements consanguins, et victime de la désorganisation des éleveurs et de labsence de débouchés, aurait disparu dans les années 1980 si une poignée déleveurs nétait venue à son secours. Avec le soutien du Bureau des ressources génétiques (BRG), elle reçut le Label rouge en 2001 et devrait accéder sous peu à une AOC. Le porc créole, le «cochon-planche» de Guadeloupe«Aujourdhui, 11 éleveurs tourangeaux produisent 25 000 volailles par an qui alimentent les restaurateurs locaux et certains marchés parisiens», explique Joël Besnard, de lInra. Ce succès a incité dautres associations à se lancer dans la même aventure. Dautres relances ont rencontré le succès, comme le fromage de Munster produit par les vaches vosgiennes élevées par les fermes-auberges du massif des Vosges, ou le porc basque à cul noir, élevé en plein air intégral dans la vallée des Aldudes (Pyrénées-Atlantiques) et valorisé par une filière artisanale de salaisonnerie. Beaucoup reste à faire, faute de connaissance des aptitudes générales des races. Cest ainsi quau sein de programmes européens, lInra sintéresse maintenant à la biodiversité des porcs et lapins. Parmi les 150 races patrimoniales européennes, les chercheurs ont inventorié, évalué et caractérisé la diversité de 10 races dont largenté de Champagne, le blanc de Vienne ou le fauve de Bourgogne. La carte génétique du lapin est en cours détude. Côté porc, les chercheurs analysent la diversité de 60 populations porcines européennes, dont les races locales comme la gasconne ou la limousine. Ces études ont dores et déjà permis de mettre en valeur le porc créole, le «cochon-planche» de Guadeloupe, et dalerter sur le risque dextinction du porc basque. À laube du IIIe millénaire, le bilan de lévaluation de la biodiversité en France est donc mitigé. Beaucoup reste à faire pour maintenir en vie des races, des produits du terroir. Mais aussi des paysages, et donc des hommes. Denis SERGENT(1) Lire Races dhier pour lélevage de demain, dAnnick Audiot, et Les Vaches de la République, de Bertrand Vissac (Inra Éd., 1995 et 2002).***Organismes se chargeant de biodiversité domestique Le bureau des ressources génétiquesTél. : 01.44.08.72.61 www.brg.prd.frFerme (Fédération pour promouvoir lélevage des races domestiques menacées) Tél. : 04.77.76.10.39 www.chez.com/fermLe conservatoire des races animales en Pays de la LoireTél. : 02.40.45.36.06 www.vet-nantes.fr/ENVN/crapalSemences paysannesTél. : 05.63.41.72.86 semencepaysanne@wanadoo.frFruits oubliésTél. : 04.66.85.33.37 www.fruitsoublies.org