ARTICLE LE FIGARO
En visite dans le département le plus touché par le manque d'eau, le ministre a appelé les particuliers au civisme et les agriculteurs à la raison
Lepeltier constate les dégâts de la sécheresse
Marielle Court
[23 mars 2005]
Question délicate pour Serge Lepeltier, le ministre de l'Écologie : s'il ne peut se permettre d'affoler la population à propos de la pénurie d'eau que connaissent désormais de nombreux départements, il se doit de mettre en garde sérieusement sur les risques à venir, faute de pluie.
Parcourant hier le département de la Vienne (Poitou-Charentes), le plus touché par la sécheresse avec son voisin des Deux-Sèvres, le ministre de l'Écologie n'a eu de cesse de répéter : «La situation est très préoccupante, mais pas catastrophique.» De fait, les constats dressés localement par les spécialistes se recoupent et sont inquiétants. Au point d'envisager une rupture en eau potable dans certaines communes dont Niort (Deux-Sèvres) durant l'été.
Si 57% des cours d'eau de la Vienne avaient en janvier un niveau encore normal pour la saison, en mars, il n'y en a plus un seul. «Le débit n'est pas celui d'un mois de mars mais d'un mois d'août», commente Jean-Pierre Thibault directeur régional de l'environnement qui ajoute : «A moins de pluies très fortes et sur plusieurs jours, toutes les averses des semaines à venir vont surtout servir à la nature mais n'alimenteront ni les nappes phréatiques ni les rivières.» Et pour certains, cette situation s'inscrit désormais dans la durée : «En 2003, nous avons déjà eu 1 600 kilomètres de rivière à sec dans la région, en 2004 plus de 1 000 kilomètres», s'inquiète Pierre Guy, président de Poitou-Charentes Nature.
Pour autant, il n'est pas question de rester les bras ballants. Si Serge Lepeltier a invité la semaine dernière tous les préfets concernés par la sécheresse à prendre des mesures de prévention, celui de la Vienne est le premier à avoir publié un arrêté qui interdit formellement l'irrigation (malgré quelques exceptions) jusqu'au 3 avril. Du côté des particuliers les recommandations ont un petit air anodin : «Il faut prendre des douches plutôt que des bains, ne pas laisser couler l'eau lorsqu'on se lave les dents, ne pas laver sa voiture ou arroser sa pelouse», énumère le ministre. Elles n'en sont pas moins efficaces : «Cela permet d'économiser 10 à 20% d'eau.»
Certains agriculteurs, qui sont de loin les plus gros consommateurs d'eau, voient bien le danger se profiler. Conscients dès décembre du déficit de pluviométrie, quelques-uns ont décidé de remplacer leurs plantations de maïs très gourmandes en eau à la pire saison (juillet-août) par d'autres céréales. «Dans le département, les plantations de maïs ont diminué de 10%», s'est félicité le ministre de l'Écologie, qui apprécie les images chocs : «Il faut 500 litres d'eau pour faire un kilo de maïs.»
D'autres agriculteurs s'organisent en construisant des retenues d'eau, qu'ils remplissent en hiver lorsque les cours d'eau ont un débit suffisant. Sur la commune de Mornay, treize agriculteurs se sont ainsi regroupés pour construire une réserve de 120 000 mètres cubes. «Cela doit permettre d'irriguer 80 hectares durant une saison», explique l'un d'eux, Jean-Luc Laignan. Deux autres retenues seraient en construction dans le département.
Les associations écologistes dénoncent ce procédé qui n'incite pas les paysans à changer de pratiques. Mais Serge Lepeltier veut en voir les avantages : «Cela permet une prise de conscience des agriculteurs contraints de se réunir pour gérer la pénurie.»
A ce jour, de nombreuses régions de France sont touchées par la sécheresse. Des records sont déjà battus : une telle pénurie d'eau n'a pas été enregistrée depuis plus de cinquante ans dans le Limousin et le nord de l'Aquitaine, depuis trente ans en Poitou-Charentes et Champagne, depuis vingt ans dans l'est de la Bretagne et l'ouest des Pays de la Loire, et enfin, depuis dix ans dans le Languedoc, la Provence et la région parisienne. Dans certaines régions, les restrictions d'ailleurs ne portent pas sur l'eau mais sur le feu pour prévenir les risques d'incendies.
Poussés par les changements climatiques, les Français semblent commencer à comprendre la nécessité d'assurer une meilleure gestion de leur eau. La consommation des entreprises comme celle des agriculteurs n'augmente plus et celle des particuliers a même diminué. Il est vrai que son prix incite à faire plus attention. Serge Lepeltier ne baisse pas la garde : il doit de nouveau réunir le comité sécheresse en mai. Mais si la pluie continue de manquer, cette réunion sera avancée avec, sans aucun doute, d'autres mesures de restrictions à la clé.