On l'a connu moins rebelle...
La tentation Bayrou
C'est la somme des humiliations que le parti chiraquien lui a fait subir qui l'a poussé à s'émanciper. Désormais il est prêt à tout : à tendre la main à la gauche s'il affronte Sarkozy au second tour, ou à s'entendre avec la droite si le rêve passe. Pourra-t-il longtemps gérer ce grand écart ?
Sur RTL, au petit matin. Ce 30 janvier, François Bayrou est interrogé sur l'arrestation de jeunes soupçonnés d'avoir volé le scooter d'un fils de Nicolas Sarkozy. « Nous vivons dans la France des deux poids, deux mesures », commente-t-il. Avant de citer La Fontaine : « Ce genre de petit événement est révélateur de la manière dont, selon que vous soyez puissant ou misérable, les jugements de cour, en tout cas l'attitude de la police [...] ne sera pas la même. »
L'Assemblée nationale, nuitamment. Il n'est pas loin de minuit, ce même 30 janvier, mais Bayrou a tenu à être là. Malgré la fatigue d'une journée surchargée, il entend témoigner. Contre un autre «puissant», une autre puissance : TF1. Dès son entrée en campagne, il a ciblé cette chaîne, symbole à ses yeux de la collusion entre l'argent, le pouvoir et les médias. Il n'a pas supporté que Robert Namias, le directeur de l'information, lui réplique qu'il attaquait TF1 parce qu'il n'avait rien d'autre à dire. Bravache, il vient à la tribune de l'Assemblée en remettre une louche. Dans le cadre d'un projet sur la télévision du futur, le gouvernement a prévu l'attribution d'un nouveau canal à TF1. Cette «décision est partiale, ces avantages sont accordés injustement», clame le candidat UDF devant un hémicycle désert.
«On vous a connu moins rebelle» : c'est un animateur de France-Bleue qui fait la remarque à François Bayrou, le lendemain. Et comment ! Le président de l'UDF n'a pas toujours joué les imprécateurs contre les puissants. Il n'a pas toujours défié la droite. Longtemps, ce centriste bon teint, aimable Rastignac béarnais, est surtout apparu animé par le désir de conquérir Paris. Certes, il a toujours contesté la suprématie de feu le RPR. Mais sans prôner un renversement des alliances. Alors, il préconisait la création d'un grand parti de centre droit, qui réunirait le RPR et l'UDF, en excluant les gaullistes paléontologiques, du type Charles Pasqua. «Il a cru longtemps qu'il pourrait faire évoluer le systèmede l'intérieur», admet Marielle de Sarnez, sa coéquipière depuis vingt ans, aujourd'hui sa directrice de campagne. Ministre de l'Education d'Edouard Balladur en 1993, il s'est surtout distingué par sa volonté de réformer la loi Falloux, dans un sens favorable à l'école libre. Ministre de l'Education d'Alain Juppé en 1995, il s'est surtout signalé par sa volonté de ne rien réformer du tout.
Et voilà qu'aujourd'hui il ne perd pas une occasion de brocarder Nicolas Sarkozy, son collègue du gouvernement Balladur, auquel rien de fondamental ne l'a opposé à l'époque. Et voilà qu'il rêve tout haut d'un destin à la Romano Prodi, son alter ego italien, chef de gouvernement grâce à une alliance de la gauche et du centre. « Le Roi libre » : c'est le titre de la biographie qu'il a consacrée à un autre Béarnais monté à Paris, Henri IV. Un homme libre : c'est le titre qu'il revendique aujourd'hui.
Sa libération s'est jouée en trois actes. Premier acte : les régionales de 1998, ou plutôt, un de leur prolongement. L'élection de Charles Millon, devenu président de la région Rhône-Alpes grâce aux voix du Front national, est cassée. A la place, le RPR veut imposer un « milloniste ». L'ordre vient de l'Elysée. Bayrou tente un coup de poker : une centriste, Anne-Marie Comparini, est élue présidente avec les voix de la gauche.
Deuxième acte : les européennes de 1999. Un déjeuner réunit autour de Jacques Chirac, Philippe Séguin et Nicolas Sarkozy pour le RPR, Alain Madelin pour les libéraux, et François Bayrou pour les centristes. Au menu, un plat unique : imposer à l'UDF, parti pro-européen, que Séguin, héraut de la lutte anti-Maastricht, emmène une liste commune RPR-UDF. Bayrou est déjà décidé à constituer une liste autonome. Il commence par dire son amitié pour Séguin. Dans sa récente biographie de Sarkozy (1), Catherine Nay livre la réponse de celui qui est aujourd'hui premier président de la Cour des Comptes : «Ton amitié : tu peux te la carrer où je pense.» Tout le déjeuner est à cette aune. D'une violence inouïe. Tous contre Bayrou, Bayrou contre tous. Chirac jure de briser sa carrière.
Quelques semaines plus tard, nouvel affrontement : Séguin ayant jeté l'éponge, Sarkozy prend la relève. Il appelle Bayrou qui se trouve chez lui, dans la cuisine de sa maison de Bordères, près de Pau. Une nouvelle fois, le patron de l'UDF se voit sommé de rentrer dans le rang. Sinon, prévient Sarkozy, «il y aura du sang sur les murs». Ce deuxième épisode, moins connu, sera plus lourd de conséquences. Au fond, Bayrou s'est toujours senti différent des bonapartistes, du type Chirac ou Pasqua. Mais il se croyait des affinités avec les orléanistes, du style de Balladur et de ses affidés. La violence de Sarkozy lui montre qu'il n'y a qu'une seule droite, qui entend régner sans partage.
Troisième acte : l'élection présidentielle de 2002. Alors, sa libération est toute relative. Dès son entrée en campagne, Bayrou annonce qu'il votera Chirac au second tour. Dans l'incrédulité générale, il se bat. Ou plutôt se débat. Une grande partie de ses députés, Douste-Blazy en tête, soutient Chirac dès le premier tour. Le soir du second tour, un autre contingent centriste, mené par Borloo et Méhaignerie, part créer l'UMP. Aux législatives, Bayrou arrive à préserver un groupe centriste. Chirac n'en a cure. Pendant des années, il va ignorer l'UDF, pourtant la deuxième formation de la majorité. La droite a autant abandonné Bayrou à son sort que celui-ci ne s'est émancipé d'elle...
C'est la somme des humiliations que lui a fait subir l'UMP qui a conduit le président de l'UDF à regarder du côté de la gauche. S'étant heurté au mur de la droite, qu'il assimile volontiers au mur de l'argent, il a décidé de le contourner. La gauche aurait tort cependant de voir en lui un vrai compagnon de route. S'il se qualifie pour le second tour face à Sarkozy, il se prêtera à une expérience à l'italienne : «Dominique Strauss-Kahn, Premier ministre, ça m'irait très bien», confie-t-il. Mais Bayrou n'est pas Prodi : il n'envisage de gouverner qu'avec une partie de la gauche, la gauche moderniste. Et, fidèle à son discours sur le rassemblement des bonnes volontés, il associera au gouvernement des hommes issus de la droite modérée, tel Michel Barnier. Avant que l'éclatement de l'UMP qui ne manquerait de se produire dans ce cas, pronostiquet-il, ne lui offre de nouveaux alliés...
Plus que mendésiste, le Bayrou 2007 se veut gaullien : il ne rêve pas d'une alliance entre le centre et la gauche, mais d'une coalition type 1958, regroupant tout l'échiquier politique à l'exception des extrêmes. Dans son acceptation d'un scénario à la Prodi, il entre autant de pragmatisme que de conviction. Il y adhère car il juge la gauche en déshérence. «Y a-t-il encore une gauche en France?» lui arrive-t-il de demander. Mais si, dans la campagne, Nicolas Sarkozy devait s'avérer plus friable que Ségolène Royal, nul doute qu'il réorienterait son discours...
Malgré sa progression dans les sondages (voir encadré), le plus probable reste qu'il ne se qualifiera pas pour le second tour. Que fera-t-il en cas de duel Sarkozy-Royal ? Bayrou refuse de répondre à la question, officiellement pour ne pas entamer sa crédibilité. Pas seulement. S'il s'est affranchi de l'UMP, sa formation, l'UDF, est à la traîne. Trois parlementaires UDF, dont Christian Blanc, l'ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, ont déjà pris fait et cause pour Sarkozy. Pronostic d'un pointeur de l'UMP : en cas de second tour classique, droite contre gauche, «les deux tiers du groupe UDF soutiendront Sarkozy, quoi que dise ou fasse Bayrou».
Dans ces conditions, la marge de manoeuvre du président de l'UDF sera réduite. S'il prônait le vote Royal, le risque serait grand pour lui de perdre une grande partie de ses troupes. Il négociera donc selon toute vraisemblance avec Sarkozy. D'autant plus âprement que son score sera élevé. Son objectif prioritaire est connu : imposer une dose significative de proportionnelle dans l'élection des députés, afin que l'UDF soit enfin... un parti libre !
Voilà donc Bayrou à la croisée des chemins. Prêt à tendre la main à la gauche s'il se retrouve au second tour contre Sarkozy, disposé à dealer avec la droite si le rêve passe... C'est le propre des hommes libres que de savoir épouser les vents dominants. Mais pourra-t-il longtemps gérer ce grand écart ? Tant qu'il n'était qu'un « petit » candidat, Bayrou évoluait à l'abri des questionnements. Maintenant qu'il est entré dans la cour des grands, rester dans l'ambiguïté pourrait se révéler passablement plus compliqué...
(1) « Un pouvoir nommé désir », Grasset.
Hervé Algalarrondo
Le Nouvel Observateur