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La refondation selon François Bayrou
A loccasion de son discours de Bruxelles, prononcé jeudi, François Bayrou a livré une intéressante analyse de la crise européenne provoquée par le « non » franco-néerlandais à la Constitution européenne. Il na pas caché quelle devait beaucoup à Jean-Louis Bourlanges, député européen UDF, qui avait pourtant pris ses distances avec lui au début de la campagne. Il est important de la connaître car elle forme la base de ses propositions de « refondation » de lUnion en deux cercles, une « Europe large » et une « Europe dense ». Je vous avez promis de revenir sur cet important discours, voilà, c'est fait.
« Jusquen 1989, la Communauté européenne vivait à lintérieur de frontières étroites fixées pour lessentiel par la guerre froide. Elle bénéficiait de compétences limitées à lédification dun marché commun, les grandes affaires politiques étant traitées dans le cadre plus vaste de la communauté atlantique. Elle disposait dinstitutions technocratiques relativement bien tolérées compte tenu du caractère limité de ses compétences. La Révolution de 1989 a bouleversé tout cela et elle aurait dû conduire les dirigeants européens à redéfinir leur projet en répondant aux trois questions qui se posaient désormais : « qui » ? « quoi » ? « comment » ?
Qui a vocation à rejoindre lUnion européenne ? Les héritiers dune même civilisation associés à une histoire millénaire ou bien les voisins toujours plus nombreux dune UE sans cesse élargie dès lors quils se reconnaissent dans nos valeurs démocratiques ? Chacune de ces deux réponses était légitime. Mais aucune réponse na été donnée et, à vrai dire, la question na pas été posée. Cest dans ce silence sur lidentité de lUnion que les inquiétudes, les frustrations et les malentendus ont monté pour nous conduire à la crise daujourdhui.
Quavons-nous vocation à faire ensemble ? Faut-il faire de lUnion une simple organisation internationale gérant des procédures de régulation économique ou un véritable acteur politique capable de faire des choix et de peser sur lavenir du monde ? Là aussi, la question na pas été posée.
Comment ? LUnion européenne ne plus être la fédération de technocraties quelle était hier. Doit-elle devenir une confédération intergouvernementale ou une communauté active de peuples et dEtats, comme, bien entendu, je le souhaiterais. Là encore la question na pas été posée.
Le peuple français, en raison de son goût pour la clarté des choses et de son souci dengagement citoyen, a pris peu à peu conscience de lécart entre les mots et les réalités, les intentions et les actes et se sont écartés dune entreprise où lon ne faisait pas ce que lon disait et ne disait pas ce que lon faisait. Ma conviction est que les peuples dEurope sont prêts à aller loin ensemble pourvu quon leur dise où, avec qui et comment ».
Si les peuple se sont éloignés du projet européen, cest aussi, selon Bayrou, parce que les gouvernements, « notamment français », « ont trouvé commode de faire de Bruxelles le bouc émissaire des difficultés françaises ».
Bayrou propose donc, dans un premier temps, de « récréer le lien brisé par les référendums français et néerlandais entre les 27 membres de lUnion » en négociant un « texte court, lisible et compréhensible par tout le monde » qui formerait la nouvelle « loi fondamentale » de lUnion. Il reprendrait la seule première partie du projet de traité constitutionnel. Selon lentourage du candidat, la France proposerait un seul aménagement : que ce soit le Parlement européen qui propose au Conseil européen des chefs dEtat et de gouvernement le nom du Président de la Commission et non linverse, comme actuellement. Toute la troisième partie passerait à la trappe y compris les améliorations apportées par le traité constitutionnel (extension du vote à la majorité qualifiée, protection des services publics, clause sociale horizontale, etc) : Bayrou craint quune réouverture de ces chapitres se traduise par une foire dempoigne généralisée entre les Etats membres. Les Français nont pas voulu de la troisième partie, tant pis ! LUnion, ainsi dotée dinstitutions réformées, pourrait à nouveau fonctionner de façon satisfaisante. Mais, « même avec un nouveau traité fondamental, lUnion naurait pas pour autant les compétences politiques et les procédures de nature à en faire un grand acteur politique sur la scène mondiale. Elle resterait pour lessentiel une communauté déchange régulée par le droit. Cela ne suffit pas. Le XXIème siècle sera trop dur, trop menaçant pour ne pas exiger plus des Européens ».
Cest pourquoi, dans un second temps, il propose de poser la question de confiance aux Etats membres de lUnion en ouvrant « six chantiers prioritaires » : sur la création dun gouvernement économique et harmonisation budgétaire et fiscale ; sur la politique contre le changement climatique et la préservation de la biodiversité ; sur la politique énergétique ; sur la politique de recherche ; sur la politique de limmigration et du co-développement ; et enfin sur la capacité diplomatique et défense européenne. Evidemment, « il est probable que seule une partie (des 27) voudra aller plus loin ». Cest là quinterviendrait la création dun « premier cercle européen » des pays souhaitant la création dune Europe politique. Selon Bayrou, les treize pays de leurozone en formeraient le socle. Il est clair, pour lui, que ce « noyau dur » ne pourrait fonctionner que de façon « démocratique et non pas intergouvernementale ». Ce qui induit quil serait doté, lui aussi, dune « loi fondamentale » et dinstitutions propres. Car ici, il nest pas question dune Europe à la carte : le « premier cercle » avancerait dun même pas vers davantage dintégration.
Jai interrogé Bayrou sur ce point. Il a estimé que cétait « probable » mais quil était trop tôt pour savancer aussi loin. Mais, implicitement, il ladmet : « pour faire de lEurope un acteur politique à part entière dans le monde de demain, il nest selon moi pas dautre voie que celle dune articulation réussie entre une Europe large, une Europe de léchange, de la régulation juridique et de la démocratie et une Europe plus dense constituée au sein de la première par ceux qui ont plus dexigence et plus dambition ».
Cette vision à long terme est particulièrement séduisante. La question est de savoir si tous les pays de la zone euro partagent une telle ambition. Dans le cas des Pays-Bas, jai comme un doute. Ce qui risque de poser un léger problème... En outre, il n'a pas précisé où se situerait la Turquie dans cet ensemble. La logique est qu'elle soit intégrée au seconde cercle, celui de "l'échange, de la régulation juridique et de la démocratie", puisqu'il n'y a aucune raison de lui refuser de tels bénéfices. Cela étant, puisqu'il reviendra aux Français de décider par référendum dans une dizaine d'années, la réponse à cette question ne dépendra pas de lui.