Les éco-quartiers peinent à sortir de terre
Les élus comme leurs administrés réclament des « quartiers durables » économes en énergie dans lesquels ils peuvent se déplacer à vélo ou en transports en commun. Mais les uns comme les autres se heurtent à leurs propres contradictions.
Il est souvent difficile de passer de la réflexion aux actes, même lorsquon est maire. Et surtout en matière de développement durable, un concept très populaire, mais encore flou. Selon une étude de linstitut TNS-Sofres réalisée pour le compte de Bouygues immobilier, 99% des maires de communes de plus de 8 000 habitants considèrent que le développement durable « aura demain une place importante » dans leur ville. Mais 74% des mêmes pensent « ne pas savoir ce quest un quartier durable ».
Présenté le 3 décembre dernier, dans le cadre dun débat organisé par lObservatoire de la ville, qui réunit des universitaires et des acteurs de laménagement urbain, ce sondage traduit lhésitation des élus, mais aussi celle de leurs administrés ou des aménageurs. « Certains architectes se mettent à refuser la contrainte du développement durable lorsquelle bride leur imagination », indique François de Mazières, président de la Cité de larchitecture et du patrimoine, inaugurée en septembre dernier à Paris. « Le sujet des quartiers durables commence à porter à controverse », observe pour sa part François Bertière, PDG de Bouygues immobilier, principal sponsor de lObservatoire de la ville. Si le concept est associé, dans lesprit des élus, aux notions décologie, dinnovation, de convivialité ou de performance, 37% des maires le considèrent aussi comme « coûteux ». « Cette question se pose », reconnaît Brice Teinturier, de TNS Sofres. « Mais ce nest pas le principal frein, puisque 33% des élus, contre 17%, estiment que ces opérations entraînent plus de bénéfices que de coûts ». Pour le responsable de linstitut de sondage, « lobstacle le plus important concerne le périmètre de réflexion ». Ainsi, 63% des élus interrogés estiment que lagglomération constitue la bonne échelle de réflexion en matière de quartier durable, contre seulement 20% qui jugent que cest la commune. LObservatoire de la ville propose dailleurs, annonce Alain Sallez, universitaire retraité et président de linstitution, « la transformation des communautés urbaines et dagglomération en collectivités locales de plein exercice, élues au suffrage universel direct, avant 2014 ».
Casernes réhabilitées
Plusieurs projets de quartiers durables sont en cours de réalisation.
Ainsi, à Grenoble, la mairie réhabilite la caserne de Bonne, située en plein centre, pour en faire un ensemble comprenant 850 logements, des équipements et des activités économiques. Il sagit dun véritable « morceau de ville » à aménager, précise-t-on au conseil municipal.
A Angers, cest également une caserne, située à dix minutes à pied du centre-ville, que la municipalité socialiste veut transformer en quartier durable. « Nous avons racheté les terrains en 1999. Le concept est celui dun parc habité conçu en collaboration avec les habitants, car un quartier durable, cest dabord vivant », explique Monique Pirotais, adjointe chargée de lurbanisme. Le quartier prendra sa forme définitive en 2012.
A Narbonne, le maire (UMP) Michel Moynier défend le quartier du théâtre, qui devra, à terme, « présenter un bilan démissions de CO2 neutre ». Le tri sélectif, lisolement des bâtiments, une circulation non polluante et la mise en place de sources dénergie renouvelable font partie du programme.
Les éco-quartiers « sintègrent généralement dans des projets plus vastes », observe la sociologue Jacotte Bobroff. Ainsi, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), lagglomération transforme lancien site des usines Kodak, qui a fermé ses portes en 2005, en pépinière dentreprises entourée de petits immeubles dhabitation.
Lensemble, situé à proximité du centre-ville, contribue à la revalorisation dun quartier industriel.
« Il est nécessaire de disposer dun foncier bien localisé et non situé au milieu dun champ de betteraves », commente Jacotte Bobroff.
Petites maisons avec jardins
Toutefois, les élus qui envisagent les quartiers durables comme un outil à part entière demeurent rares. « Je suis M. Jourdain », affirme ainsi Eric Raoult, député-maire (UMP) du Raincy (Seine-Saint-Denis). « On fait des quartiers durables sans sen apercevoir, en prenant en compte la démocratie et la proximité », détaille-t-il.
« On réalise déjà des quartiers durables sans trop le savoir », corrobore Philippe Laurent, maire (UDF) de Sceaux (Hauts-de-Seine). « Les projets qui aboutissent aujourdhui ont été conçus il y a dix ans, lorsquon a commencé à imposer des techniques de construction et une meilleure utilisation des volumes afin de ne pas gaspiller lespace », détaille lélu, qui se heurte à un obstacle tenace, lié à lactivité du secteur de la construction. « Quel que soit le type de quartier, il faut passer des appels doffre et les réponses sont très peu nombreuses, voire inexistantes.
Les entreprises sont débordées et il leur manque 500 000 salariés », précise-t-il.
Les habitants eux-mêmes, prompts à célébrer le développement durable dans les discours, adoptent parfois des attitudes contradictoires. Secrétaire dEtat à lEcologie, Nathalie Kosciusko-Morizet observe depuis le récent « Grenelle », « une demande très forte de respect de lenvironnement » chez les Français. Mais ce souhait est parfois confus, note-t-elle. « Vouloir plus denvironnement, cest parfois vouloir des quartiers plus compacts, mais cest aussi vouloir un petit jardin ».
Or, « tout le monde veut sa petite maison avec jardin, mais tout le monde se plaint dun paysage où il ny a plus que des petites maisons avec jardin », poursuit Nathalie Kosciusko-Morizet.
La Secrétaire dEtat, candidate à la mairie de Longjumeau (Essonne), rappelle quelle est « lélue dune circonscription où lon voit pousser partout des lotissements qui, du point de vue architectural, apportent peu à ce grand mouvement esthétique quest larchitecture contemporaine ».
Dici une quinzaine dannées, ces quartiers pavillonnaires « ne correspondront plus à ce que sera devenue léconomie, moins consommatrice de carbone et peuvent devenir des espaces dappauvrissement », ajoute-t-elle.
Olivier RAZEMON