François Léotard, rescapé du pouvoir, par Raphaëlle Bacqué
LE MONDE | 19.09.05 | 13h35 Mis à jour le 19.09.05 | 13h35
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Ce jour-là de l'hiver 2001, il est parti à l'Elysée voir son vieil
adversaire. Il se souvient de la scène dans les moindres détails. Il se voit
dire à Jacques Chirac ces mots qui sidérèrent le président : "Je veux
arrêter la politique. J'en ai fait le tour." Il se souvient de l'incrédulité
du chef de l'Etat : "Tu veux rire !"
Bibliographie
1942 Naissance à Cannes.
1978 Elu pour la première fois député UDF-PR, dans la deuxième
circonscription du Var.
1993-1995 Ministre de la défense.
2001 Quitte la vie politique.
2005 Publie un roman, La Vie mélancolique des méduses (Grasset).
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Peut-être est-il encore un peu humilié de ce qui suivit. Chirac sortit de
son bureau. Revint cinq minutes plus tard avec une de ces propositions qui
vous nourrissent autant qu'elles vous musellent. "L'inspection générale des
finances, ça t'intéresse ?" François Léotard ne refusa pas d'être intégré,
au tour extérieur, dans le plus prestigieux des corps de la haute
administration. Il allait bientôt avoir 60 ans. Le salaire tournait autour
des 9 000 euros par mois. Il bénéficierait de la retraite des inspecteurs.
"Après tout , dit-il aujourd'hui avec un reste d'arrogance, j'y avais droit.
J'ai fait l'ENA." A peine était-il sorti du bureau présidentiel qu'il
comprit cependant que la machine RPR s'était mise en place pour reprendre sa
circonscription du Var. La politique se passerait de lui sans difficulté
après l'avoir distingué, quelque dix ans plus tôt, dans le petit cercle
étroit des présidentiables.
Aujourd'hui, il parle sans fard de ce monde qui l'a si vite oublié. Il ne
revoit pratiquement personne de cette époque. Parfois, un coup de fil à
François Bayrou, président de l'UDF, pour s'agacer avec lui des méthodes
musclées de l'UMP et de l'indigence du débat public. Il jette à peine un il
sur les pages politiques dans les journaux.
Il y a quelques mois, il a écrit au ministre de la culture, Renaud Donnedieu
de Vabres, celui-là même qui avait été son ancien collaborateur du temps où
les médias parlaient de "la bande à Léo". La direction de la Villa Médicis,
à Rome, était libre. Lui qui s'est toujours piqué d'aimer la littérature et
les arts pensait pouvoir prétendre animer ce petit bout de France en Italie
qui accueille chaque année des écrivains et des artistes venus y travailler.
"Ils ne m'ont même pas répondu" , lâche-t-il. Avant d'ajouter : "Evidemment,
je ne leur sers plus à rien."
François Léotard s'est mis à publier des romans. Dans le dernier, La Vie
mélancolique des méduses (Grasset), le héros est un tueur à la solde de
l'Etat français. Mais il refuse d'écrire sur ses anciens congénères. Il
entretient encore trop, sans doute, un rapport amour/haine avec la
politique. Ce qu'il a aimé de cette vie-là ? "La violence" , dit-il sans
hésiter. Ce qu'il méprise aujourd'hui ? Que les autres n'aient pas pris
comme lui cette violence au sérieux. "Tous ces compromis, ces bagarres pour
rien."
A l'écouter, on comprend d'ailleurs combien il a été un pied tendre face aux
grands fauves du pouvoir. "Je me souviens d'avoir dit un jour à Giscar d :
'Je ne sais pas vraiment si je souhaite devenir président. C'est une
fonction tellement écrasante...' Il m'a regardé d'un air éberlué." Il
pourrait en rire. Mais même avec le recul, il a tendance à trouver ce
cynisme tragique. Cela l'a en tout cas maintes fois désarçonné. L'aplomb de
Chirac, surtout.
Il se revoit alors, en 1987, ministre de la culture dans son gouvernement.
Jeune et un brin arrogant. "Les relations entre l'UDF et le RPR étaient
exécrables et j'avais critiqué 'les moines soldats du RPR'. Chirac me
convoque aussitôt à Matignon." Il imite légèrement Chirac : "Ecoute, ne
t'inquiète pas mais on va faire un communiqué réclamant que tu te taises ou
que tu quittes le gouvernement." Je réponds : "Si tu fais ça, c'est une
crise gouvernementale et nous sommes neuf ministres à démissionner." Le
communiqué sort tout de même. Léotard réplique publiquement : "Non seulement
je continuerai à parler, mais je resterai au gouvernement." "Eh bien, Chirac
m'a téléphoné aussitôt en me félicitant : 'Bravo, tu as raison'" . Il
soupire : "Quel jeu de con..."
Il a pourtant été dans cette autre vie, "Léo", "le Kennedy français",
"l'espoir de la droite". Puis, la génération d'avant s'est rebellée. Les
vieux Giscard et Chirac "ont fait la peau" de ceux qui croyaient leur
succéder. Et il y a eu les affaires de financements occultes de parti, dans
lesquelles la plupart de ses amis et lui-même ont été engloutis. Le
marathonien Léotard a fini par faire un infarctus et a subi un triple
pontage. "Quand je vois que Chirac, qui, avec dix ans de plus que moi, a
seulement eu un pépin de santé maintenant... Cette vie-là est tellement
stressante. Je vois bien, maintenant, que je n'aurais pas pu..."
Rescapé du pouvoir, il l'est donc bien au sens littéral du terme. "Rescapé
des officines Pasqua et Marchiani, surtout" , lâche-t-il aussi, lui qui
soupçonne l'ancien ministre de l'intérieur et l'ancien préfet du Var d'avoir
téléguidé un livre dans lequel deux journalistes l'accusaient d'avoir
commandité l'assassinat de la députée Yann Piat.
Evidemment, il ne peut s'empêcher de faire la comparaison avec la vie de son
frère, Philippe Léotard, le comédien. Pendant toutes ces années où il a été
élu, il a entendu mille fois : "Vous, on ne vous aime pas trop, mais lui..."
Puis, il l'a vu sombrer dans l'alcool et la drogue. "C'était vraiment
difficile de l'aider , raconte-t-il aujourd'hui. Mais c'est tout de même lui
qui avait raison. Le pouvoir ne vaut pas la liberté." Et c'est quelques mois
après la mort de Philippe que François a quitté la scène politique.
Il est donc libre. Plus de costume-cravate. Il a fait les boutiques. Il
arbore une chemise souple, à carreaux. S'est acheté un petit pied-à-terre au
cur de Paris, mais il vit la plupart du temps à Fréjus. Sa ville. Celle
dont il fut l'élu mais dont il fuit aujourd'hui toutes les manifestations
officielles. Il écrit ses romans à la main.
Est-il heureux ? "Oui" , dit-il pour ajouter aussitôt "dans la mesure où
j'ai 63 ans et que je vieillis" . Il y a quelques jours, il a scié la
balançoire sur laquelle son fils avait tant joué dans son enfance. "Je lui
avais demandé la permission de le faire. Et pourtant, pendant que je sciais,
je pe nsais : 'Je suis un salaud. Il a 12 ans, il est en train de chasser le
mâle dominant que j'étais seul à incarner jusqu'ici et cela m'emmerde'."
Il regarde désormais le pouvoir de loin. Avec la crainte sourde, toutefois,
"que l'on m'appelle un matin pour me proposer un dernier hochet. Et que
toute cette histoire se termine très banalement par une légion d'honneur" .
Raphaëlle Bacqué
Article paru dans l'édition du 20.09.05