Sécheresse : l'irrigation intensive mise en cause
LE MONDE | 09.08.05 | 12h34 Mis à jour le 09.08.05 | 13h05
Les archives du "Monde" : plus de 800 000 articles à consulter.
Abonnez-vous au Monde.fr
La sécheresse que connaît actuellement la France ne résulte pas seulement
d'une météorologie défavorable mais découle aussi d'une politique de l'eau
"archaïque" . Telle est l'analyse de l'Union fédérale des consommateurs
(UFC-Que choisir), qui a demandé, mardi 9 août, en dévoilant une synthèse
sur le sujet, une profonde inflexion dans la gestion des ressources
disponibles. "Il est désormais établi que l'eau devient une ressource rare
en France. Il est donc plus que temps d'en finir avec la politique des
restrictions d'eau de dernière minute" , plaide l'association.
L'agriculture représente 68 % de la consommation
Ressources : 33 milliards de m 3d'eau sont prélevés
chaque année en France métropolitaine, sur un total
de 175 milliards de m 3de précipitations qui alimentent
les réserves d'eau douce,
selon les statistiques publiées
par l'Institut français
de l'environnement (IFEN).
Le volume global prélevé
est stable depuis le début
des années 1990.
Au niveau des consommations réelles d'eau, l'agriculture représente 68 % du
total ;
l'eau potable, 24 % ; l'industrie, 5 % ; et l'énergie, 3 %.
Irrigation : 2,63 millions d'hectares de terres agricoles étaient irrigués
en France
en 2000, contre 0,8 million
en 1970. Au total, 5,7 %
de la surface agricole utilisée (SAU) est irriguée, la grande majorité des
terres
étant occupées par
des cultures pluviales.
L'irrigation est majoritairement utilisée pour le maïs,
culture pour laquelle l'arrosage s'effectue en été. Les surfaces irriguées
se situent principalement en Aquitaine, dans les vallées de la Garonne
et du Rhône, en Beauce, en Poitou-Charentes et dans les Pays-de-la-Loire.
Europe : les pays nordiques possèdent les plus grandes ressources en eau,
avec une moyenne dépassant 20 000 m 3par habitant. La France, avec 3 265 m
3d'eau par habitant, se situe légèrement en dessous de la moyenne européenne
(environ 4 000 m 3/habitant).
Elle prélève un cinquième environ de ses ressources, alors que certains pays
effectuent une exploitation intense de leurs ressources : 46 % du volume
total en Belgique, 32 % en Italie, 23 % en Espagne, 22 % en Allemagne.
[-] fermer
Cette prise de position intervient alors que 67 départements métropolitains
sont aujourd'hui concernés par des limitations de l'usage de l'eau, décidées
par les préfets, et que la situation des ressources est jugée "préoccupante"
dans 21 départements, selon le ministère de l'écologie. Une situation qui
s'apparente, pour ces régions, à celle rencontrée lors de la grande
sécheresse de l'été 1976 ( Le Monde du 3 août).
Dans ce contexte de pénurie, UFC-Que choisir pointe les responsabilités des
pouvoirs publics et du monde agricole dans la mesure où, pendant l'été,
l'irrigation représente 80 % de la consommation d'eau. "Un constat luc ide
s'impose : la carte de la sécheresse se confond avec la carte de l'irrigatio
n agricole" , affirme l'association.
Si la sécheresse touche l'ensemble du territoire, elle apparaît en effet
beaucoup plus sévère dans le sud-ouest de la France : sur les 21
départements en "situation préoccupante" , une forte majorité sont situés
dans les régions Aquitaine, Midi-Pyrénées, Pays de la Loire et
Poitou-Charentes, qui relèvent de la compétence de deux agences de l'eau :
Adour-Garonne et Loire-Bretagne. Or ces territoires concentrent une grande
part de l'irrigation agricole : le bassin de l'Adour-Garonne arrive en tête
des surfaces irriguées en France, avec 650 000 hectares, suivi du bassin
Rhône-Méditerranée (375 000 hectares) et du bassin Loire-Bretagne (281
000hectares).
DÉVELOPPEMENT DU MAÏS
Plus gênant, la forte croissance de l'irrigation dans le Sud-Ouest
s'explique largement par le développement du maïs, une culture fortement
consommatrice en eau. A l'inverse, pour le Sud-Est, plus du tiers de la
surface irriguée est consacrée aux vergers, " qui épuisent moins la
ressource aquatique que l'irrigation des grandes cultures comme le maïs ".
Cette tendance se retrouve dans les statistiques sur l'usage des ressources
: dans le bassin Adour-Garonne, l'irrigation pendant la période estivale
représente 90 % des prélèvements, contre 10 % à peine pour l'eau potable,
l'industrie et l'énergie.
Pour l'association de consommateurs, le déficit en eau est donc largement dû
à un recours excessif à l'irrigation. Cette situation résulte, selon elle,
des politiques de soutien au monde agricole, avec l'octroi de subventions
élevées pour les productions les plus intensives, très consommatrices en
eau.
UFC-Que choisir pointe également la responsabilité des agen-ces de l'eau,
ces établissements publics chargés de gérer les ressources au niveau des
grands bassins. Selon l'association, les agences utilisent très
imparfaitement leurs moyens d'action, notamment leur pouvoir de fixer le
niveau des redevances afin d'inciter les agriculteurs à moins consommer.
Au contraire même, il apparaît que la redevance payée par les cultivateurs
irriguant est particulièrement faible dans les régions les plus sensibles à
la sécheresse, en contradiction flagrante avec les principes
"pollueur-payeur" et "consommateur-payeur". L'agence de l'eau Adour-Garonne
taxe ainsi l'irrigation à hauteur de 0,23 centime du mètre cube, alors que
les agences Artois-Picardie, Rhin-Meuse et Seine-Normandie, peu ou pas
touchées par la sécheresse, prélèvent entre 1,14 et 1,50 centime par mètre
cube.
Ces chiffres " font apparaître une aberration manifeste" pour l'association
: "Plus le risque de sécheresse dû à l'irrigation est important et plus la
taxation de l'irrigation est faible." Conséquence : la redevance ne
représente que 1 % du coût total de l'irrigation dans le bassin
Adour-Garonne.
Dans la lignée des critiques émises par l'association contre le projet de
loi sur l'eau, adopté par le Sénat en avril et qui devrait être présenté à
l'Assemblée nationale en février 2006 ( Le Monde du 7 avril), UFC-Que
choisir suggère d'accroître la part de l'agriculture dans le financement des
agences de l'eau (aujourd'hui, 1 % par les agriculteurs, 82 % par les
particuliers, 14 % par les industriels). Pour l'association, cette "écotaxe
anti-sécheresse" inciterait le monde agricole à moins irriguer, voire à
changer de cultures.
"RACCOURCI RAPIDE"
Les agriculteurs réfutent ces critiques sur l'irrigation. D'abord parce
qu'ils estiment être les premières victimes de la sécheresse, du fait des
restrictions d'eau et de la baisse du rendement des productions. Ensuite
parce qu'ils critiquent, sur le fond, l'approche d'UFC-Que choisir.
Interrogé mardi 9 août sur RMC, le président de la FNSEA, Jean-Michel Le
Métayer affirmé que l'irrigation des terres agricoles n'était pas la
principale raison du manque d'eau en été en France. "On ne peut pas dire que
l'irrigation a explosé" , a-t-il protesté. "Etablir une corrélation directe
entre l'irrigation et la sécheresse est un raccourci rapide" , estime Daniel
Martin, président de la section irrigation de l'Association générale des
producteurs de maïs (AGPM), composante de la FNSEA. Le syndicaliste
reconnaît un "problème d'image" pour le maïs, dans la mesure où l'opinion
publique l'associe à un arrosage important et visible pendant les mois
d'été. Mais il relativise les prélèvements effectués pour cette céréale (450
litres pour 1 kilogramme), en les comparant avec ceux du blé (590 litres) ou
de l'herbe sèche (1 000 litres).
Les producteurs insistent, enfin, sur les efforts effectués face à la
sécheresse. "Les semis de maïs ont démarré dans un contexte de déficit
hydrologique, incitant certains exploitants à modifier leurs assolements au
profit de cultures moins exigeantes en eau, comme le tournesol" , souligne
ainsi le ministère de l'agriculture dans une note de conjoncture parue en
mai 2005. La diminution de la part du maïs a été sensible dans les régions
touchées par la sécheresse l'hiver dernier, notamment la Bretagne ( 19 %),
Poitou-Charente ( 15 %) et les Pays de la Loire ( 12 %).
Face aux risques de pénurie, les agriculteurs plaident pour la construction
de réserves permettant de stocker de l'eau pendant l'hiver. L'idée a
d'ailleurs été reprise, début août, par le ministre de l'agriculture,
Dominique Bussereau. Cette hypothèse ne satisfait pas UFC-Que choisir, qui
la qualifie de "fuite en avant" .
"L'eau devient une ressource rare en France" , martèle Alain Bazot,
président de l'association, pour mieux rappeler que, face à la sécheresse,
il faut une politique de "développement durable "qui limite la consommation,
et ne surtout pas se contenter d'attendre que la pluie veuille bien tomber,
dans les réserves d'eau ou ailleurs.
Luc Bronner et Christiane Galus
Article paru dans l'édition du 10.08.05